Une odeur épouvantable m’envahit lorsque j’ouvris la porte de la salle d’attente ce jour-là. Un couple, tous les deux d’une soixantaine d’années, était assis, entourés de visages fermés et suppliants pour que je les emmène rapidement loin de là. Personne ne les connaissait au sein du cabinet médical où j’étais accueillie en tant qu’interne pendant un an, et je me rendis compte très rapidement que leur prise en charge allait être difficile.

Ils étaient venus me voir car ils avaient besoin de médicaments, mais ils n’arrivaient pas à me décrire ce qu’ils prenaient habituellement. Madame avait du diabète, mais ne semblait pas vraiment comprendre ce dont elle avait besoin pour être soignée. Monsieur avait du sang dans les urines, ce qui était bien plus embêtant, mais refusait catégoriquement de faire des examens. Ils étaient sales, ils sentaient horriblement mauvais, mais ils étaient surtout extrêmement fâchés et méfiants. J’étais jeune, j’étais pleine d’énergie et de bonne volonté, et c’est ainsi que je décidais que j’allais tout faire pour les aider.

Il me fallut des semaines, des mois même, pour gagner peu à peu leur confiance. J’avais face à moi deux personnes extrêmement vulnérables, qui se faisaient littéralement avoir de tous les côtés. Ils étaient critiqués, ils étaient humiliés, ils étaient rejetés violemment par la société alors qu’ils avaient juste besoin d’aide et de soutien. Je réussis petit à petit à me faire accepter dans leur monde, et à mettre en place un suivi médical, des soins à domicile et une administration de biens. Au-delà de leur vulnérabilité, ils étaient sincèrement touchants.

Un jour, Monsieur eut tellement de sang dans les urines qu’il se décida enfin à aller aux urgences. Contrairement à la procédure habituelle, je décidais alors d’appeler l’urgentiste pour le supplier de le garder afin de l’hospitaliser. Je savais que cette chance devait être saisie au vol car elle ne se représenterait sûrement plus jamais. Il s’avéra qu’il avait un problème grave à la vessie, qui put être pris en charge rapidement. Il avait accepté de nous faire confiance, et avait ainsi pu être sauvé.

Cette rencontre m’a fait prendre conscience d’une certaine injustice dans notre monde. Des patients tels que ce couple, j’en ai par la suite soignés quotidiennement. Loin d’être un cas isolé, cet exemple frappant nous montre les conséquences d’un manque évident de soutien et d’éducation. Il est parfois difficile de prendre conscience de notre chance au quotidien, mais elle est pourtant bien présente. Lorsque nous avons un esprit suffisamment critique, nous pouvons trier les informations, surmonter les difficultés et prendre soin de notre santé. Mais comment faire face à notre monde lorsqu’on est trop fragile pour l’appréhender ? Comment ne pas se laisser envahir par la peur quand on n’a pas les clefs pour l’analyser ?

Ce couple si fâché et si méfiant a réussi, avec beaucoup de patience, à s’ouvrir à nous et à se confier. Ils ont saisi nos mains pour se laisser guider et être protégés. Ils m’ont touchée profondément, parce qu’ils faisaient ce qu’ils pouvaient pour s’adapter à notre monde. Le monsieur est malheureusement décédé quelques mois après mon départ. Je me demande ce qu’a pu devenir sa femme, qui a dû se sentir bien seule face à l’absence de son pilier. Comment vit-elle notamment cette situation de pandémie ? Je l’imagine morte de peur chez elle, incapable de discerner ce qu’il se passe réellement. Heureusement, je sais que d’autres mains se sont tendues vers elle pour continuer à l’accompagner.

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