L’anorexie n’est pas une maladie tout à fait comme les autres. Pendant toute mon hospitalisation, j’ai eu honte d’occuper une place pour rien, alors que tant d’autres enfants en avaient plus besoin que moi. J’ai mis longtemps à comprendre que j’étais vraiment malade, et que j’avais besoin de me faire soigner. L’histoire que je vais vous raconter est la mienne, lorsque j’avais 16 ans et que mon mal-être m’a fait descendre à un tout petit poids, à peine 39 kgs.

A l’époque, suite à une situation familiale difficile qui m’étouffait complètement, je ne me suis pas rendue compte que je commençais à aller mal. Pour essayer de briser cette mauvaise dynamique, je suis partie pour un séjour de trois mois en Allemagne, et c’est là-bas que j’ai vraiment perdu pied.

Mon corps était tellement vide qu’il avait besoin d’être rempli pour exister. Je me suis mise à manger beaucoup trop et ce cercle vicieux a finalement dérapé vers de l’anorexie. A mon retour, je n’ai pas osé dire à mes parents que je me sentais mal et que j’avais l’impression que je n’allais pas m’en sortir. Lorsqu’ils s’en sont rendus compte, il était déjà trop tard, et j’ai dû être hospitalisée en urgence. J’ai quitté du jour au lendemain tous mes repères et me suis retrouvée dans une bulle, en observation.

Mes parents, complètement déboussolés, ont signé avec les médecins une sorte de contrat. On a commencé par m’isoler du monde, complètement. Je n’avais plus le droit d’avoir des contacts avec l’extérieur, ni avec mes amis, ni avec ma famille ou avec mes parents. On m’a également interdit de suivre des cours. Afin de regagner des privilèges, la seule condition était que je reprenne du poids. Si j’atteignais 41 kgs, je gagnais le droit d’aller à l’école du service. Si j’atteignais 42 kgs, je pouvais recevoir une lettre de mes parents par semaine. A 44 kgs, j’avais le droit d’appeler mes parents 10 minutes, une fois par semaine. Au-delà, je pouvais reprendre un peu le contact avec mes amis. Les étapes étaient dures à atteindre, et je suis restée très longtemps privée du monde extérieur.

Quelques semaines après le début de mon hospitalisation, le matin de Noël, j’ai été pesée. J’étais descendue les jours précédents sous la barre des 39 kgs, et c’était la limite la plus basse pour que je puisse avoir une autorisation pour passer les fêtes avec ma famille. Je n’avais pas repris de poids, et la sortie m’a été refusée. Tout juste âgée de 16 ans, je n’ai pas eu le droit de sortir de l’hôpital pour passer Noël avec mes parents. Les médecins avaient estimé que ce système était essentiel pour ma guérison, mais malheureusement, il a très mal fonctionné pour moi. Même maintenant, jeune adulte, j’ai du mal à comprendre comment on a pu m’imposer ça, alors que visiblement cela était bien mal adapté à mon cas.

J’étais atteinte d’anorexie mentale, une forme d’anorexie où le corps dit non, où il refuse de se remplir tant que les problèmes personnels ne sont pas digérés. Je ne cherchais pas à maigrir, mais à disparaître, à m’effacer. Mon rapport à la nourriture n’était qu’un symptôme d’un mal-être bien plus profond. M’isoler du monde a, dans un premier temps, simplement aggravé le problème. J’ai vécu l’absence de mes parents comme un véritable abandon. Je pensais qu’ayant deux autres enfants, ils avaient préféré tourner la page et qu’ils ne reviendraient jamais me chercher. En réalité, ils s’inquiétaient terriblement, mais étaient complètement désemparés face à cette terrible situation.

Il m’a fallu faire un gros travail pour arriver, petit à petit, à reprendre confiance en moi. J’avais un énorme bagage de problèmes à comprendre, et j’étais seule pour les affronter. J’étais tout de même soutenue par ma pédiatre et ma psychologue, qui m’ont permis de réfléchir au regard que je portais sur moi et à l’importance que j’accordais au regard des autres. C’est grâce à ce travail que j’ai pu, après de longues semaines d’errance à l’hôpital, reprendre doucement du poids et avoir de droit de sortir graduellement de la bulle dans laquelle on m’avait enfermée.

J’ai passé six mois en tout à l’hôpital, mais à ma sortie je n’étais pas guérie. On m’avait finalement juste donné le droit de rentrer chez moi. Le retour à la réalité a été très difficile. Au lycée, tout le monde savait ce qui m’était arrivé, et la manière de se comporter de mes amis avait complètement changé. J’avais pris plusieurs années en quelques mois et me retrouvais en complet décalage avec les jeunes de mon âge. Je n’arrivais plus à définir à quelle catégorie j’appartenais, alors que tant de choses avaient changé.

J’ai vécu cette hospitalisation il y a maintenant plus de dix ans. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi on a cherché à m’isoler, puisqu’il fallait en effet créer une véritable rupture dans mes relations familiales pour repartir sur de meilleures bases. Toutefois, dans mon cas, cela a été fait de manière trop brusque, trop longue, sans aucune souplesse pour me permettre d’être accompagnée. J’ai été trop longtemps privée du monde extérieur, et cela m’a énormément abîmée.

Malgré tout, cette rupture dans ma vie a forgé la personne que je suis devenue. Peut-être que si cette pierre n’avait pas été sur mon parcours, je n’aurais pas su développer autant ma créativité, ma compréhension, ma sensibilité. Je suis désormais en paix avec cette expérience de vie, même si elle a laissé des séquelles sur lesquelles je dois encore travailler.

*****

NB de l’auteur : J’ai été très touchée par mes échanges avec Émilie, puisque plusieurs jeunes filles de notre entourage proche sont actuellement concernées par l’anorexie. Émilie est la première personne qui me contacte pour me transmettre son témoignage alors que je ne la connaissais pas. Je la remercie mille fois pour sa confiance et sa patience, et j’espère que ce témoignage pourra ouvrir des portes pour ceux qui voudraient en apprendre un peu plus sur cette terrible maladie et la façon dont elle est soignée.

Les deux dessins sont des créations d’Émilie, qui est illustratrice.

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2 thoughts on “[TÉMOIGNAGE] : L’anorexie

  1. 10 ans plus tard il ne me semble pas que les solutions thérapeutiques pour soigner l’anorexie aient changé. Il est toujours question d’isolement, de rupture de contact avec les amis, la famille les moyens de communication. Methode qui m’a toujours laissée dubitative. Comment guérir seul d’une telle maladie? Merci pour le témoignage et pour les illustrations très parlantes.

    1. En effet, j’ai été sidérée en écoutant le témoignage d’Émilie ! Je ne sais pas si ça se pratique toujours, mais je trouve ça sacrément raide… On voit très bien en ce moment à quel point les relations sociales sont primordiales pour le bien-être. Merci en effet à Émilie d’avoir su expliquer avec des mots très justes la façon dont elle l’a ressenti !

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