Sofia était assise seule dans un coin de la cour et semblait avoir du mal à contenir sa peine. Un groupe de petites filles faisait des allers-retours entre elle et sa meilleure amie Clarisse, assise un peu plus loin, et ce ballet incessant finit par me décider à aller vérifier ce qu’il se passait exactement.

A mon approche, Sofia se mit à pleurer, tandis que Clarisse, essayant de faire bonne figure malgré une gêne apparente, me dit brusquement : « Sofia n’est plus copine avec moi ».

Cette déclaration me surprit beaucoup. Clarisse et Sofia, toutes deux dans ma classe en CE2, étaient depuis le début de l’année très soudées et leur complicité était évidente. Il est vrai toutefois qu’elles étaient très différentes, autant de caractère que physiquement. Sofia, appliquée, pertinente et extrêmement discrète, venait d’une famille cultivée et mesurée. Ses parents mettaient beaucoup de rigueur dans son éducation, tout en allant dans le même sens que l’école. A l’inverse, Clarisse, beaucoup plus extravertie et haute en couleurs, était sous la coupe de parents extrêmement imposants, sans retenue ni demi-mesure, ainsi que d’une grand-mère très déterminée et presque brusque. Cette amitié était belle, puisqu’elle allait au-delà de ces différences. Tout du moins c’est ce que je pensais naïvement en m’approchant des deux fillettes ce jour-là.  

Pensant à une brouille classique entre deux copines, je m’apprêtais à expliquer qu’une amitié n’est pas linéaire et que parfois on s’éloigne un peu pour ensuite mieux se retrouver, quand Clarisse me déclara très simplement : « En fait tu sais, maîtresse, c’est bientôt mon anniversaire, et je n’ai pas invité Sofia parce que ma mère ne veut pas d’arabe chez elle ».

A ces mots-là, je suis tombée de très haut, littéralement. J’avais face à moi une petite fille blondinette, aux jours roses et potelées, qui ne se rendait pas compte une seule seconde du mal qu’il pouvait y avoir derrière une phrase comme celle-là, et qui ne réalisait pas à quel point elle venait de blesser profondément son amie de toujours. Que répondre à cela, si ce n’est que l’école est un lieu de rassemblement pour tous, quelles que soient son origine, sa religion ou sa couleur de peau ? Que certains propos doivent rester en dehors des murs de l’école afin de pouvoir s’y sentir tous protégés ? Que c’est un lieu d’égalité où on ne doit pas faire de différence ?

C’est en prononçant ces paroles que je me rendis compte de l’ampleur de la situation. Mon discours, qui se voulait empreint de respect et de tolérance, n’avait visiblement aucun sens pour Clarisse, qui appliquait innocemment celui de ses parents, tandis que Sofia, face à elle, semblait bien plus consciente du problème de fond qui se cachait derrière cette brouille d’enfants.

La réponse ne se fit pas attendre. Dès le lendemain matin, les parents de Clarisse, dans une colère noire, m’attendaient devant la porte de ma classe. La mère, véritable lionne en furie, et le père, imposant colosse à mes yeux de jeune enseignante, refusèrent le siège que je leur proposais. « Madame, nous disons ce que nous voulons à notre fille, et notre fille dira ce qu’elle voudra à l’école ! » furent les seuls mots qu’ils prononcèrent, avec mépris, coupant ainsi net toute discussion que j’aurais pourtant voulu avoir avec eux. Ils me quittèrent ainsi, emportant avec eux leur haine qui laissa dans son sillon un goût bien trop amer.

Cet événement jeta indéniablement un trouble en moi. Malgré tous nos efforts, en tant qu’enseignants, pour transmettre des valeurs de respect et de tolérance, les dés étaient-ils déjà joués d’avance ? Existait-il une brèche dans l’éducation parentale où nous pouvions insuffler un peu de savoir vivre ensemble ? Et par ailleurs, en avions-nous le droit ? Ces questions me troublèrent pendant longtemps, et ne trouvèrent du réconfort que lorsqu’une de mes collègues me conseilla de ne jamais sous-estimer la puissance des petites graines que nous pouvions semer autour de nous… Qui sait, peut-être allaient-elles fleurir joliment un jour, sans même que nous nous en rendions compte ?     

2 thoughts on “[TÉMOIGNAGE] : Clarisse & Sofia

  1. Ouf, un peu d’espoir ! Oui, certaines graines fleurissent, longtemps après. Et ce sont nos actes, plus que nos mots, qui peuvent convaincre certains élèves que l’on peut penser autrement. Merci pour ce partage !

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