Cette semaine, j’avais un grand besoin de légèreté, de sourires et d’aventures. J’aime infiniment écrire les histoires pour Plume de vies, mais comme je m’implique énormément dans chaque texte, j’ai parfois besoin d’une petite pause « feel good » pour recharger les batteries et apprendre à prêter ma plume sans y perdre mon âme. Alors, pour ce nouveau mercredi matin, je vais vous raconter une aventure assez dingue qui m’est arrivée en 2003, lors d’un voyage dans la brousse entre le Mali et le Burkina Faso. Vous allez avoir l’immense honneur de découvrir ma frimousse toute jeune à tout juste 20 ans !

Bonne lecture à vous !

Sophie

« Comment ça, le 4×4 est embourbé ?! »

Je regardai notre chauffeur, qui était visiblement gêné. Je voyais bien qu’il ne savait pas vraiment quoi faire pour nous sortir de cette situation. Il avait bien essayé d’avancer et de reculer le 4×4, ce qui n’avait qu’aggravé l’étau de boue qui enserrait nos roues. Et le constat était là, impitoyable : nous étions en plein cœur de la brousse africaine, très loin de toutes civilisations, avec un 4×4 embourbé, et la nuit allait commencer à tomber. Les sourires d’Olivier et de mes amis commencèrent à s’estomper. Un rapide coup d’œil autour de nous nous confirma que nous étions bien seuls au monde, dans un paysage si beau quelques instants auparavant, et devenu si hostile maintenant.

Je fis un rapide décompte de la nourriture que nous possédions : un paquet de biscuits entamés et deux mangues. Nos stocks d’eau n’étaient pas plus glorieux. Nous n’avions pas de tente, rien pour dormir, et notre 4×4 était définitivement embourbé. La situation n’était vraiment pas réjouissante. Que faire quand on se retrouve coincé ainsi, loin de toutes civilisations, sans aucun moyen de se faire dépanner ?

Plus le temps passait, plus je commençais à m’inquiéter. Après concertation, nous avions décidé de manger une mangue et les biscuits le soir même, et de garder la deuxième mangue pour le lendemain matin. Maigre consolation pour une soirée qui s’annonçait bien mal engagée. Je m’allongeai comme je pus sur le sol, essayant de me détendre. Mais le sable me grattait, des insectes énormes me montaient dessus et des bruits étranges commençaient à se faire entendre, alors je pris la décision de ne pas dormir cette nuit-là. Je me relevai, et me mis à regarder autour de moi. Les moustiques arrivaient à mesure que l’obscurité s’accentuait, et j’eus pour la première fois un vrai moment d’abattement.

Après plusieurs heures d’attente, complètement perdue dans mes pensées, je mis un moment à entendre les aboiements. Pourtant, ils étaient bien là. Et s’il y avait des chiens, il y avait forcément des humains, n’est-ce pas ?! Mes amis et moi nous sommes regardés, emplis d’une soudaine bouffée d’espoir. Nous prîmes nos maigres affaires pour partir dans la direction, et c’est dans une nuit presque complète que nous avons enfin trouvé un village qui se trouvait à quelques centaines de mètres de là.

Tandis que notre chauffeur expliquait notre situation au chef du village, j’essayais de deviner les environs autour de moi. Nous venions d’atterrir chez les Peuls, en plein cœur de la brousse malienne. Ces pasteurs transhumants acceptèrent de nous héberger pour la nuit, moyennant finance, et c’est avec soulagement que je finis par m’endormir dans une de leurs maisons.

Le lendemain matin, je découvris avec stupeur le village qui nous avait accueillis. Des huttes en bois et en paille, rondes et sommaires, s’étendaient tout autour de moi. Il n’y avait bien sûr pas d’eau courante, ni d’électricité, et c’est cachée derrière un pagne, entourée de la brousse à perte de vue, que je pus m’isoler pour faire mes besoins. Nous étions tous affamés, et les Peuls nous invitèrent à partager leur petit déjeuner. Je vis arriver avec soulagement une grande marmite fumante, mais je ne pus m’empêcher d’avoir un mouvement de recul quand je vis qu’ils en sortaient à la louche des ergots de poulet. Il y avait également une autre viande, et on nous fit comprendre que c’était un grand honneur pour nous de manger ce repas-là. Ils avaient tué une de leurs bêtes spécialement pour l’occasion. Touchée par le geste, je mangeai sans rechigner.

Une fois rassasiés, il nous fallait prendre une décision. Toute la matinée, les Peuls essayèrent de libérer notre 4×4. Il fallait trouver des sangles, et l’un d’entre eux eût la gentillesse de nous proposer d’aller en chercher. Il partit avec sa mobylette, et revint deux heures plus tard, visiblement gêné. Une roue de sa mobylette avait crevé sur le chemin, et il avait dû refaire le trajet inverse en la poussant. Retour à la case départ pour nous.

Pour tuer le temps, je décidai d’aider les Peuls dans leurs tâches quotidiennes. C’est ainsi que je passai plusieurs heures, accroupie sous le soleil, à désherber des carrés d’herbe, emplacement d’une future maison. Nous ne pouvions pas vraiment communiquer, alors nous échangions des regards, des sourires et des gestes. Je m’endormis un moment, aussi, épuisée par ma nuit qui avait été bien agitée. Le temps s’étirait sans fin, sans solution.

Tout à coup, Olivier revint dans le village en courant. Il avait attendu inlassablement le long de la piste, et le secours tant espéré était enfin arrivé. Un autre 4×4 venait de s’arrêter, avec à son bord un français, membre d’une ONG, qui vivait dans une petite ville à une heure de route d’où nous nous trouvions. Il se proposa de partir avec Olivier chercher des sangles pour enfin extirper notre 4×4 de là. Ils partirent, et la journée sombra ainsi dans une nouvelle attente, l’estomac dans les talons.

C’est avec un grand soulagement que nous pûmes reprendre la route ce soir-là. Je remerciai les Peuls d’un immense sourire, les mots n’ayant aucun sens entre nos deux mondes, si différents. Je pense qu’ils étaient aussi surpris que nous par cette rencontre hors du temps. Nous avions passé la journée à nous observer mutuellement, nous avec nos habitudes modernes, et eux avec leurs traditions ancestrales. Ce fut une belle leçon de vie pour moi, à tout juste 20 ans.

Je repense souvent à cette aventure du bout du monde. Les Peuls, si amicaux avec nous, vivent à l’heure actuelle une crise sans précédent. Depuis le coup d’État à Bamako en 2012, la région est sous l’emprise des djihadistes et en guerre contre les Dogons voisins. Les peuples Peuls sont littéralement massacrés, les villages incendiés, et un cycle de violence sans précédent s’est installé. Il serait impossible à l’heure actuelle de voyager dans cette région, et ce que nous avons vu, les personnes avec qui nous avons communiqué, font désormais partie du passé. J’espère sincèrement que cette région retrouvera un jour la paix, pour que des villages Peuls puissent vivre sereinement de nouveau dans la brousse, à élever des moutons, construire des huttes et sauver de temps à autre des touristes en perdition.

*****

Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à me soutenir en faisant connaître le projet Plume de vies, en partageant sur les réseaux sociaux ou en commentant… Ce soutien est précieux pour moi, merci !

Et bien sûr, n’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez témoigner !

Sophie

4 thoughts on “[TÉMOIGNAGE] : Perdue au cœur de la brousse, chez les Peuls…

Laisser un commentaire